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Introduction à l’histoire de la Shoah de Joël Guedj par Philippe Joutard

Introduction de Philippe Joutard

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Personne ne contestera aujourd’hui  que  l’extermination systématique des juifs par les nazis soit un événement majeur du XXème siècle et l’éloignement progressif dans le temps rend plus évidente cette constatation. Sa connaissance  par les générations qui n’ont pas été contemporaines de l’événement est donc une nécessité impérative, car, comme le note, dès son introduction, Joël Guedj : «Si les enjeux historiques sont nombreux, les priorités sont avant tout morales ».

Notre système éducatif, comme celui de nombreux pays européens, en a parfaitement conscience puisque le sujet est inscrit dans les trois niveaux d’enseignement français, à la fin de l’école primaire, à la fin du collège, en troisième et au lycée.

Mais c’est un thème complexe et difficile à traiter  pour de multiples raisons. La diversité des dénominations, de la solution finale à la Shoah en passant par le génocide ou l’Holocauste  en est une première preuve, ce que remarque d’ailleurs  notre auteur.

Plus que dans d’autres évènements, il faut savoir bien articuler  mémoires et histoire: seule la voix des témoins peut appréhender l’incompréhensible  et rendre compte d’une réalité inhumaine ; en même temps,  l’approche historique est nécessaire, ne serait-ce que pour réfuter les négateurs, mais surtout  pour expliquer les enchainements qui conduisent à la catastrophe; l’histoire n’est pas incompatible avec les mémoires, mais les conforte et met en valeur leur vérité.

Cette histoire entraine différentes interprétations et pose de multiples questions. Le danger d’anachronisme est permanent. C’est sans doute une raison de la tentation chez certains de passer rapidement sur ces événements, quand ils ne les ignorent pas. Et  je n’évoquerai pas l’interférence avec le présent dans les quartiers où coexistent des communautés  différentes.

On comprend alors l’importance de mises au point précises sur le sujet,  bien documentées, claires sans être simplistes: toutes qualités qui se trouvent dans l’ouvrage de Joël Guedj. On sera d’abord sensible à  la modestie du propos, ne serait-ce que par le titre Introduction à l’histoire de la Shoah ; pourtant l’auteur a énormément lu, sans jamais s’enfermer dans sa bibliographie ; il sait rendre accessible l’essentiel pour un public peu informé en   moins de deux cent pages avec un plan efficace qui sait mêler chronologie et thématique.

Le recours fréquent à de longues citations permet d’entendre une diversité de voix. Le livre .n’élude pas les questions embarrassantes comme les conseils juifs ; ou plus difficile  encore: « qui savait quoi et jusqu’à quel point ? »

Et derrière cette dernière interrogation, une question plus fondamentale encore : comment expliquer l’inactivité pour ne pas dire la passivité des alliés ? A chaque fois, le professeur marseillais donne l’état des connaissances ; présente les explications possibles, expose les thèses en présence ; évitant les réponses faciles  souvent anachroniques et les jugements sommaires. Il donne ainsi une  belle leçon sur la complexité du réel.

Il ne faut pas être gêné  par l’engagement de l’auteur clairement affirmé dans son avant-propos. L’historien est toujours dans l’histoire.  Henri Irénée Marrou  nous le rappelait dans son livre de réflexion, De la connaissance historique[1]. Quoique nous fassions, la part de subjectivité subsiste en chacun d’entre nous et le moyen le plus sur de la dépasser est de la reconnaître et de l’assumer comme le fait Joël Guedj

Un point, cependant, surprendra peut-être la place importante réservée à la  résistance des  juifs. Prenons le chapitre sur les juifs français dans la tourmente : la plus grande partie concerne les différents types de résistance et le lecteur découvrira l’importance du phénomène.

Qu’il me soit permis à ce propos de dire la résonnance qu’évoque en moi les références au maquis juif du Tarn .où combattit Lucien Lazare l’un des animateurs infatigables  de Yad Vashem à Jérusalem et auteur du Dictionnaire  des Justes. Joël Guedj remarque  à juste titre que l’implantation de ce maquis fut facilitée par la présence ancienne de communautés protestantes dans la région. Geneviève Joutard, mon épouse, faisant un film sur les communautés juives de Belfort et Besançon[2] recueillit le témoignage d’un combattant belfortain de ce maquis, Adrien Gensburger ; celui-ci lui déclara : nous nous sentions un peu chez nous, parce qu’ils avaient « le Livre » [la Bible].

Pour ma part je me souviens avec émotion d’une rencontre commémorative au cœur du Tarn où les anciens combattants du maquis juif  venus de toute la France et d’Israël, se retrouvaient plus d’un demi-siècle après avec leurs camarades protestants et leur chef à tous, de Rouville : on sentait la force d’une fraternité malgré la diversité des origines et les différences  culturelles.

Je ne pense pas que cette insistance soit liée à un quelconque sentiment communautaire. D’abord  elle témoigne d’un développement récent de l’historiographie;  plus profondément, c’est   la réponse à l’accusation injuste, mais récurrente de passivité portée contre les victimes de la Shoah,  en particulier par les générations juives suivantes. Mais la raison ultime, je la décèlerai dans la conclusion.

Une conclusion particulièrement réussie.  En quelques mots très simples, Joël Guedj explique le caractère spécifique de la Shoah et à partir de là,  lorsque cette spécificité est niée,  il rappelle le risque, plus grand peut-être que le négationnisme, la banalisation et le relativisme.

A l’avant dernière page de son texte,  il y révèle le fil rouge qui l’a conduit tout au long de son livre et qui explique aussi l’insistance sur les juifs résistants, le parti pris délibéré et audacieux qui choquera plus d’un: si terrible soit la tragédie, il ne faut pas s’y enfermer et ne pas désespérer de l’humanité ; ce serait donner raison aux nazis après leur disparition ; citons-le: « Une forte lumière éclaire paradoxalement aussi  cette époque ».  Cette lumière, ce sont les justes. Les derniers mots sont laissés  au bel hommage que leur rendent Jacques Chirac et Simone Veil au Panthéon le 18 janvier.

J’approuve totalement ce parti pris qui donne toute son originalité à l’ouvrage. D’abord on ne peut que  savoir gré  à Joël Guedj de terminer sur  une réalité longtemps  méconnue  qui heureusement depuis quelques années donnent lieu  à de nombreux travaux. Ce sauvetage ne fut pas seulement l’œuvre de quelques personnes. Si importante qu’ait été leur action, elle n’aurait eu aucune efficacité sans la complicité de leur entourage qui commençait à leur famille, mais qui s’est prolongée bien au-delà, à travers une communauté religieuse, un village tout entier, parfois même une ville ou un pays, songeons au Danemark.

L’enjeu de cette orientation est beaucoup plus important. Ce livre, à juste titre, s’adresse, entre autres, aux enseignants.et par eux aux jeunes générations. Il est nécessaire de décrire cette catastrophe qui « concerne toutes les familles spirituelles, toutes les communautés, et, à vrai dire, chacun d’entre nous », mais le pédagogue qui a aussi un rôle éducatif ne peut en rester là.

S’il veut éviter que ses élèves soient de simples spectateurs du malheur  d’autrui avec un fort sentiment d’impuissance, il lui faut  montrer  que le pire n’est pas toujours sûr et qu’à chaque instant, des femmes et des hommes quelconques, en résistant et en sauvant des vies,  ont su faire reculer  la barbarie et l’inhumanité et même finir par en triompher.

En d’autres termes, à travers  ces différents exemples, il appelle chacun à la responsabilité  et lui apprend que nous sommes tous acteurs d’histoire.

 

Philippe Joutard

[1] Paris, Le Seuil, 1954

[2] Le combat avec la nuit, Besançon C.R.D.P, 1992-1995.

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