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Les Juifs de France et l’énigme Mitterrand (8) par Joël Guedj ©

1984 est un tournant dans la vie politique de la cinquième république : l’extrême droite devient une force politique imposante. Elle peut désormais, assez librement déverser des tribunes politiques, ses arguments négationnistes et surtout dénoncer de façon obsessionnelle le fameux lobby juif. Le Front National veut s’identifier au christianisme menacé par les identités juive et musulmane qualifiées d’étrangères.

Désormais Mitterrand est confronté à son passé trouble durant les années noires de la collaboration en France. Va-t-il se montrer plus incisif dans la politique de la mémoire juive que ses prédécesseurs ont manquée et reconnaitre officiellement la responsabilité de l’état français dans les persécutions antisémites de 1940 à 1944 en France ?

Pour lui, la République n’avait pas à s’excuser pour des actes commis par un régime de fait. De plus, pensait-il, s’excuser eût été rouvrir des blessures, mettre au ban de la nation ceux que les tribunaux avaient déjà jugés. Il fallait, pensait-il, tourner la page, pour ne pas diviser sans cesse les Français. Mais alors, l’interrogeai-je, pourquoi accepter de les diviser en classes sociales, opposer riches et pauvres, capital et travail? «Ce n’est pas la même chose, me répondit-il d’un haussement d’épaules, les classes sont toujours là, pas les nazis.»

Au-delà de François Mitterrand, c’est par cette formidable capacité à faire croire au reste du monde qu’elle avait dans son ensemble résisté, au-delà de quelques dirigeants félons, que la France d’alors réussit à se faire admettre comme l’un des vainqueurs de la guerre, donc à obtenir une zone d’occupation de l’Allemagne, à occuper un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et à faire partie des fondateurs du FMI.

Extraordinaire réussite diplomatique à mettre à l’actif, entre autres, du général de Gaulle et de Pierre Mendès France.

Si l’inquiétude est grande, la fin des années mitterrandiennes laisse planer de lourdes menaces, elles ont été marquées par une évolution originale du monde intérieur juif.

Composée de 600 000 âmes, la communauté juive française est l’une des plus importantes d’Europe. On observe les faits suivants, si l’époque est favorable à l’assimilation, il y a simultanément une vague de retour vers la tradition et la pensée religieuse, en particulier chez les intellectuels et les jeunes en général. Les deux ailes judaïsme se renforcent : le mouvement libéral et le mouvement hassidim. Les différentes branches du mouvement orthodoxe rencontrent aussi un franc succès.

L’orientalisation (ou séphardisation) des institutions se poursuit rapidement : dès la fin de l’année 1980, René Samuel Sirat, un universitaire sépharade originaire d’Algérie (Bône), est élu grand rabbin de France. C’est une nouvelle donne qui est confirmée par l’élection de Joseph Sitruk, en 1987, entant que grand rabbin de France. Le Jour de la Torah est organisé en novembre 1989 au Bourget dans la région parisienne, qui accueille plus de vingt mille personnes.

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René Samuel Sirat

Les signes extérieurs d’un judaïsme plus radical se multiplient davantage : kippas, barbes, larges chapeaux mous des orthodoxes et petits chapeaux des loubavitch. Un vaste mouvement de techouva semble s’étendre. La consommation cacher, celle des boucheries, des restaurants, les mikvaot et les écoles juives se multiplient.

A l’université les départements d’hébreu et de pensée juive font le plein. En 1986, l’université d’Aix-Marseille crée un Institut d’Etudes et de Cultures juives (IECJ) dispensant des diplômes reconnus sur le plan national.

Les structures communautaires se renforcent : ainsi les radios juives s’institutionnalisent. Le Conseil Représentatif des Israélites de France (CRIF) se pose en intermédiaire de la communauté face au pouvoir politique. Mitterrand n’hésite pas à utiliser un vocabulaire de type communautariste.

De façon paradoxale, l’Etat encourage l’auto organisation d’une communauté à laquelle ne participent qu’un nombre limité de personnes.

Plusieurs facteurs renforcent cette tendance : il y a d’abord un retrait relatif de l’Etat par la mise en place de la décentralisation et la remise en cause lancinante de la laïcité dans un contexte de renouveau communautaire.

L’Etat socialiste favorise les tendances girondines, il renforce un mouvement d’américanisation de la société française ce qui est contraire à la tendance jacobine de l’état républicain.
Les problèmes sociaux sont très importants : il y a de plus en plus de pauvres, on les évalue comme un quart de la communauté juive qui a recours à une aide sociale.
C’est prioritairement au Fonds social juif unifié (FSJU), relayé par des comités locaux d’aide sociale, tels ceux de Marseille (CASIM) et de Paris (CASIP) de prendre en charge ces problèmes.
D’un côté, grâce à l’obstination de Serge et Beate Klarsfeld, la France peut organiser le procès de Klaus Barbie puis celui de Paul Touvier.

Le procès Barbie qui s’ouvre en 1987, est l’occasion de fournir au pays une formidable leçon d’histoire. C’est la première fois que l’on peut mener un réquisitoire, lors d’un procès français, contre un ancien criminel nazi. Pourtant le système adopté par la défense présente des aspects diaboliques : l’avocat Vergès, grâce à un renversement de valeurs, en vient à défendre les thèses négationnistes qui se développent rapidement dans le pays.

De l’autre, on apprend aussi la longue amitié de Mitterrand pour le secrétaire général de la police de Vichy René Bousquet qui est assassiné alors que son procès se prépare. Et sur la fin de sa présidence, le livre de Pierre Péan Une jeunesse française, François Mitterrand, 1934-1947 révèle les détails de sa carrière à Vichy.

L’affaire de Carpentras révèle bien la renaissance de l’antisémitisme dans le pays.
La fin de la présidence de Mitterrand est marquée par les tristes révélations sur l’amitié qui lie Mitterrand à l’ancien chef de la collaboration française, René Bousquet.

Ainsi, dans une conférence de presse passée étonnamment inaperçue, tenue le lundi 21 décembre 1989 à l’université Karl-Marx de Leipzig, il déclarait encore: «Bien entendu, lorsque je me suis retrouvé en France occupée par les Allemands, à la fin de 1941, au mois de décembre, dans un pays coupé en deux – je sais ce que c’est! – je ne pouvais choisir que le combat. Je suis allé, en France, dans toutes les provinces; je suis allé un moment en Angleterre; je suis allé un moment en Algérie. Je suis revenu ensuite en France, au début de 1944, et j’ai vu les grandes phases de la guerre.» Pas un mot sur son passage dans l’administration de Vichy – du mois de janvier 1942 au printemps de 1943 – sauf s’il l’incluait dans l’énigmatique allusion à sa tournée de «toutes les provinces»…

Joël Guedj

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