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Pessah à Alger: souvenirs, souvenirs par Caroline Rebouh (2) ©

L’après-midi, avant la fête, on changeait la table de place pour la placer en travers du salon-salle-à-manger de façon à permettre de sortir les deux rallonges. Puis, on déployait l’une des nappes finement brodées par Maman lorsqu’elle répara son trousseau.

Ensuite, on disposait la vaisselle en fine porcelaine de Tchécoslovaquie (à l’époque il s’agissait d’un seul pays) dont les pièces étaient toutes numérotées, et les verres en cristal, les couverts en argent et enfin, Papa, Haggadah en mains rangeait sur le grand plateau circulaire en argent tous les symboles de Pâque : l’os, l’œuf dur, le harosset « d’Alger »[1], la salade, le cèleri ou le persil,l’eau salée qui représente les larmes versées pendant le temps de l’esclavage, et trois matsot. Le tout recouvert d’un magnifique napperon en soie brochée aux motifs rebrodés.

Le soir venu,  les invités prenaient place autour de la superbe table pour écouter mon Père réciter le texte de l’histoire de Pessah.

Au moment du récit de la haggada où l’on racontait à quel point nos ancêtres avaient eu une vie amère,  les Juifs d’Alger avaient pour coutume de jeter une feuille de salade à l’extérieur ce qui signifiait symboliquement que l’on ne voulait plus d’amertume dans nos demeures. Le lendemain matin, en se rendant à la synagogue qui ne se trouvait pas trop éloignée de chez nous ; on pouvait repérer ainsi les endroits où des Juifs habitaient grâce aux feuilles de salade jetées sur le sol.

A la fin de la fête de Pâque, à Alger, vers la soirée, nos concitoyens arabes dépourvus, à cette époque, de haine raciale,  proposaient aux Juifs – qui s’apprêtaient à sortir de cette semaine de fête sans pain levé –  du pain frais et chaud, très odoriférant, des épis de blé encore verts pour décorer les maisons, des colliers de fleurs de géranium rosat, jasmin, petits œillets, de la farine, des fèves et de petits poissons comme sardines, anchois, petits rougets.

La joie régnait partout et nous, bien qu’étant très jeunes, nous aimions cette ambiance  festive. Le printemps était déjà là ce qui signifiait pour nous, jeunes écoliers, que dans deux ou trois mois nos tourments scolaires prendraient fin et que nous serions bientôt en vacances (« les grandes vacances » à l’époque nous étions donc libérés du cadre scolaire juillet, août et septembre car à Alger la rentrée des classes s’effectuait le 1er octobre, sans doute à cause du climat réputé très chaud).

Pour le moment, le printemps, avec son air frais, avait fait son apparition et cela signifiait que les hirondelles dès l’aube s’élançaient dans le ciel en de joyeuses sarabandes ponctuées de leurs cris perçants.

Mon père qui  avait reçu son diplôme d’Instituteur et peu satisfait d’un emploi manquant de renouveau avait  poursuivi son cursus par des études à l’Ecole Supérieure de Commerce (HEC). Il fut contacté par un établissement bancaire du sud de l’Algérie.

Mais là encore, cela ne cadrait absolument pas avec sa personnalité : il avait besoin constamment de renouveau et de mouvement et il opta finalement pour la représentation de commerce qui lui permettait d’être toujours en déplacement et d’offrir à sa clientèle des produits publicitaires.

Et, étant donné qu’il avait un esprit créatif, il présentait sans cesse de nouveaux projets à ses clients devenus tous amis intimes. Papa réussissait bien dans cette profession dans laquelle il excella jusqu’à l’âge de 75 ans. Il mit un terme à ses 50 ans de carrière, volontairement,  ses facultés motrices étant diminuées par la maladie de Parkinson.

Papa voyageait souvent tant en parcourant l’Algérie qu’en traversant la Méditerranée pour se rendre en France Métropolitaine (c’est ainsi qu’on s’exprimait alors) pour rendre visite aux « maisons » – sociétés commerciales – qu’il représentait. Il restait généralement hors de la maison deux à trois semaines.

Et cela se produisait deux à trois fois par an. En général il partait en mars et revenait en avril puis, en août nous allions tous en vacances en France et Papa en profitait pour joindre l’utile à l’agréable. Parfois il repartait en novembre.

Le jour du retour de Papa, nous étions heureux tout d’abord parce que nous nous étions languis de lui qui était un homme d’humeur égale et toujours  souriant, puis parce que Maman affichait un bonheur  qu’il lui était difficile d’occulter et enfin parce que nous savions qu’il nous rapporterait de beaux cadeaux : pour Maman, il rapportait en général un très beau sac qu’il achetait chez Lancel à Paris, de la parfumerie, une écharpe ou un foulard en soie roulottée main ou des gants d’agneau très souples, pour mon frère il apportait des livres ou des jeux de construction « Meccano » ou des voitures de collection et pour moi cela voulait dire que le nombre de mes poupées allait augmenter et qu’une nouvelle recrue allait recueillir mes caresses et mes confidences.

Le navire arrivait très tôt le matin et accostait ne permettant aux voyageurs toutefois de ne sortir que vers 7h. Maman nous éveillait tôt et nous nous préparions fébrilement, nous nous acheminions vers l’arrêt du tram qui nous amenait près du port.

Il nous fallait rejoindre le grand boulevard puis prendre l’ascenseur en verre et aux cuivres étincelants pour rejoindre le quai. En général Papa nous attendait accoudé au bastingage et toujours bien habillé avec l’un de ses costumes croisés en lainage anglais de chez Dormeuil que lui confectionnait sur mesure son tailleur attitré.

Après les embrassades, nous grimpions dans un taxi et mon frère et moi nous nous asseyions sur des strapontins qui agrémentaient la cabine spacieuse où s’étalaient deux banquettes.

Arrivés à destination, le chauffeur, moyennant un bon pourboire, aidait à monter les bagages au deuxième étage de l’immeuble où nous résidions. A cette époque,  rares étaient les bâtiments avec ascenseurs et les étages comptaient une trentaine de marches.  Les escaliers avaient tous une belle envolée avec des rampes en cuivre ou en fer forgé bien ouvragé.

Dans la cage d’escaliers des fenêtres aux vitres décorées éclairaient  cet espace et parfois le concierge décidait d’aérer en ouvrant à chaque étage les croisées ce qui nous permettait  d’apercevoir la mer si bleue et nous avions hâte que l’été soit de nouveau là pour qu’avec Maman nous puissions aller nous baigner à la Pointe Pescade, à Padovani, Baïnem, aux Bains Romains et lorsque notre Père avait le temps, le dimanche, nous nous rendions soit à la Madrague, à ,Sidi Ferruch ou à Palm Beach.

Lorsque surgit la Guerre d’Algérie, nos sorties se raréfièrent puis, ayant eu à déplorer l’assassinat de mon oncle préféré (car il était si doux, si gentil, il aimait jouer avec moi) en août  1956 par un fellagha aux mains tâchées de sang juif (il était connu sous le surnom de Ali les yeux bleus et il avait assassiné en ce même mois d’août 1956 beaucoup de Juifs de manière très sauvage).

Après un mois de deuil, nous avons plié bagages et nous sommes dirigés vers Marseille. Papa pensait que ce serait temporaire et Maman très clairvoyante savait que ce serait définitif.

Arrivés à Marseille les choses se présentèrent tout-à-fait différemment.  Nous ne connaissions aucun voisin mais déjà, à la vue des plaques de boîtes-aux-lettres, nous n’avions aucun voisin juif.  A cette époque, la synagogue la plus proche était à plus de 4 kilomètres.

La synagogue était très belle, construite en 1864 mais décidément très loin de notre domicile et « les choses juives » étaient moins apparentes.  Il s’avéra qu’il faudrait s’organiser différemment. Au bout de deux ans nous retournâmes à Alger pour la quitter définitivement en 1961.

Caroline Elishéva REBOUH.

 

[1] Le harosset symbolise le mortier dont nos ancêtres se servaient dans la construction des pyramides et des villes d’approvisionnement de l’Egypte : Pithom et Ramses. A Alger cette pâte se faisait à base de figues qui avaient été séchées sans farine et que l’on écrasait avec des noix râpées et du vin rouge. Ailleurs on fait cette pâte soit avec des dattes écrasées soit avec des pommes râpées et des noix, noisettes et amandes un peu de cannelle ou de noix muscade et du vin doux. Rares sont les enfants qui ne se disputent pas pour en avoir encore et encore.

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