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Pour enseigner Auschwitz d’abord s’y rendre par Esther Benichou

Quand j’étais enseignante d’Histoire-Géographie à Paris, il y a une vingtaine d’années, et que j’expliquais brièvement ( ainsi le voulaient les programmes ) ce qu’était l’extermination des Juifs, qu’on n’appelait pas encore Shoah et qu’on allait plus tard « populariser » sous le terme d’ « holocauste » grâce à un feuilleton américain, je n’imaginais pas un seul instant que j’irais un jour, sur les lieux même de cette tragédie, à Auschwitz précisément où périrent 1 million personnes.

J’y suis allée en effet le 7 mars 2006 pour un voyage d’un jour organisé par le Consistoire et l’A.F.M.A. (Association Fonds Mémoire d’Auschwitz) avec environ 150 personnes dont deux classes de lycéens de Lacordaire à Marseille et de collégiens de Cabriès, des enseignants et d’autres adultes.

Nous partions, accompagnés de trois personnalités rescapées du camp d’Auschwitz Ida Palombo La Présidente de l’Afma, Henriette Cohen et Raphaël Attali ainsi que de Robert Mizrahi, Albert Barbouth et Henri Israël organisateurs du voyage.

Tout au long du voyage, en découvrant l’horreur du camp, je me suis demandé comment ces rescapés avaient pu revenir de la mort.

Une semaine après mon retour, je n’arrivais pas à vivre normalement. J’étais là-bas. Profondément triste, accablée, totalement en pensée avec ces souvenirs si proches.

Tout ce que j’ai vu, je le connaissais, je l’avais enseigné à mes élèves : le camp, les barbelés, les miradors, les tas de cheveux, de lunettes, de valises, de prothèses, de chaussures.

L’inscription « Arbeitmachtfrei »(le travail rend libre) inscrite au portail du camp,qu’  à travers les documents historiques je m’étais imaginé bizarrement plus grand et qui m’a paru beaucoup plus petit dans la réalité. La neige, le froid, l’atmosphère lugubre, je m’attendais à voit tout ça bien sûr, et je savais que ce serait dur, mais j’étais loin du compte.Tant qu’on n’a pas vu, de visu, cette réalité-là, on n’a rien vu, on ne sait rien ou pasgrand-chose. L’immensité du lieu, vaste et morne plaine d’Auschwitz, est ce qui m’a d’abord le plus impressionnée, avec 50 cm de neige et une température de moins 17 ° ce jour-là.Comment ne pas penser alors aux déportés, presque nus, debout pendant l’appel ou au travail.Et nous qui grelottions malgré nos vêtements chauds.

Et dans le mémorial, le choc devant la sobriété glaciale des expositions de tout ce que les martyrs avaient abandonné avant d’entrer dans la chambre à gaz.

Et cette chambre à gaz dans laquelle la guide polonaise sur un ton monocorde où ne transparaissait aucune émotion (la répétition incessante des faits sans doute) nous apprenait que mourraient là 700 personnes en même temps, et en une demi-heure, alors qu’ils s’attendaient à prendre une douche !

Je me souviens d’avoir grelotté de froid, de dégoût, de colère et même d’inquiétude en pénétrant dans ce lieu que d’aucuns appellent un « détail » : Et si ça recommençait ?

Et cette angoisse qui vous étreint en découvrant la rigueur de l’esprit allemand, son sens de la méthode, la planification de cet enfer, l’alignement irréprochable des baraquements, ces petits rectangles sombres vus d’avion, d’où on ne peut imaginer comment vivaient les hommes, tant qu’on n’y a pas pénétré.

Et ces latrines, 160 nous dit la guide, qui précise que celles-là sont « luxueuses » par rapport à d’autres dans lesquels les Allemands obligeaient 160 personnes à la fois à faire, vite, leurs besoins. Les rescapés qui nous avaient accompagnés nous donnaient des détails sordides : parfois les latrines débordaient d’excréments et de diarrhées et il fallait alors les vider. Ceux à qui l’ordre de vider les fosses était donné, avaient le triste privilège d’être fuis comme la peste par leurs bourreaux tellement ils empestaient. Et puis il y avait cette eau rouillée qui coulait chichement des robinets, alors que des inscriptions allemandes dans les baraquements intimaient l’ordre aux déportés d’être propres ! Cynisme insupportable.

Pendant la visite des camps d’Auschwitz – Birkenau, entendant  la vox blasée de notre guide (originaire et vivant à Auschwitz…) il me venait des questions que j’ai fini par lui poser :

« Pourquoi les Polonais à l’instar du Pape Jean-Paul II ne cessent-ils pas d’être antisémites, eux dont le territoire est marqué du stigmate des camps ? Cela ne les fait-il pas réfléchir ?  »

La guide me répond gênée : «  je ne fais pas de politique ! »

Choquée, je lui demande un peu plus tard : «  Mais enfin qu’est-ce que vous retenez de la présence pendant 500 ans des Juifs dans votre pays ? Quels témoignages vous ont-ils laissés ? » Réponse après réflexion et avec un sourire : «  la carpe farcie !  »

La Pologne c’est peut-être un pays de l’Europe des 25 mais elle est encore en « crinoline dans la tête ! »

J’ai demandé aux organisateurs du voyage pourquoi on faisait appel aux Polonais pour nous servir de guides alors que nous avons des historiens pour nous expliquer et des témoins directs de la Shoah pour nous raconter ce qu’ils n’ont pu dire pendant des années. C’est paraît-il une obligation, sans quoi pas de visite !

Tant mieux si cette exigence ne s’applique pas aux jeunes Israéliens qu’on a pu croiser (et cela m’a fait chaud au cœur) avec leurs enseignants, les épaules couvertes de leur drapeau ou d’un talith, priant ou écoutant religieusement les commentaires ou allumant des bougies funéraires devant les fours crématoires. Quelle belle revanche que cette jeunesse présente dans ce camp, avec son appartenance à un pays, Israël, son drapeau, sa langue !

Dans notre groupe, beaucoup de jeunes et plus de protestants et de catholiques que de juifs. Pourtant le même regard, la même émotion partagée, la même volonté de dire : « plus jamais ça ! » Quel réconfort ! C’est l’image que je veux retenir pour conclure et en répétant inlassablement qu’il faut aller à Auschwitz pour faire taire les négationnismes.

Aller à Auschwitz c’est se rendre compte qu’Auschwitz a réellement existé.

Fait à Marseille le 14 mai 2006

Esther Benichou

 

 

 

 

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