You are here: Home » histoire » Qui savait quoi durant la Shoah ? Par Joël Guedj

Qui savait quoi durant la Shoah ? Par Joël Guedj

« En vérité, nous ne regardons la réalité dans les yeux qu’en de très rares moments de notre vie. » Jean Améry 1

L’un des problèmes les plus épineux couverts par le champ d’étude de la Shoah est de répondre à ces questions lancinantes : dans quelle mesure était-elle connue au moment des faits ? A-t-on découvert l’existence des camps, comme certains témoignages semblent le laisser croire, simplement au moment de leur libération ?

Selon l’un des meilleurs historiens français de la période, André Kaspi 2, on ne peut plus négliger cet aspect de la catastrophe. Le problème des responsabilités directes ou indirectes se pose, et le testament de Samuel Zingelboïm 3 ne peut se lire que dans cette perspective.

Certes, il est nécessaire de se replacer dans le contexte mental du temps. Mais d’emblée on peut affirmer que si l’information est difficile, elle existe. Selon Raul Hilberg 4, les « porteurs de nouvelles » jouent un rôle capital avec des résultats contrastés puisqu’ils portent l’information à des niveaux divers : l’ami, l’ancien collègue, le voisin, le responsable d’une organisation juive et jusqu’au président des États-Unis.

Pourtant, dix-sept mois seront nécessaires, depuis le début des massacres jusqu’au mois de décembre 1942, période durant laquelle près de quatre millions de Juifs ont déjà péri, pour que quelque crédit soit accordé aux nombreux renseignements reçus.

Pour bien comprendre la réception de l’information sur le massacre des Juifs, il faut poser à nouveau les questions déjà rencontrées. Pourquoi le secret a-t-il été organisé ? Comment, au fur et à mesure des années de guerre, se fait la prise de conscience ? Enfin, à supposer que de nombreux contemporains aient connu le degré et l’ampleur de l’extermination des Juifs entre 1941 et 1945, que pouvaient-ils faire ?

Une réalité inconcevable

Dès juin 1941, aux débuts des opérations de tueries massives, celui qui veut savoir dispose des éléments nécessaires à la perception de la Shoah. De l’Union soviétique, de Pologne filtrent les premières informations sur les massacres à ciel ouvert.

À la fin de 1943, et au début de 1944, les informations s’accumulent sur l’écrasement du ghetto de Varsovie, sur les camps de Maïdanek et de Treblinka. À partir de janvier 1944, l’OSS, le service secret américain, dispose d’un rapport très complet sur Auschwitz, avec des chiffres précis, une description des méthodes de sélection et de gazage. Peu après, l’OSS reçoit un autre rapport, celui de Rudolf Vrba et d’Alfred Wetzler, deux Juifs qui, fait rarissime, ont pu s’évader d’Auschwitz, mais retienne surtout la localisation des usines de caoutchouc de Monowitz (Auschwitz III). Toutefois, le stade des rumeurs et des supputations est franchi. Les vérifications ont été faites. Le secret des SS ressemble désormais au secret de polichinelle. Il faut ajouter que dans les états neutres, comme la Turquie, la Suisse, le Vatican, et l’Espagne, la Croix-Rouge internationale possèdent les moyens diplomatiques pour obtenir toutes sortes de renseignements sur le drame et pour les transmettre.

Il faut tout d’abord insister sur ce point essentiel : comment pouvait-on imaginer l’ampleur de ces massacres ? L’énormité du crime laisse plus d’un sceptique. Le philosophe Raymond Aron, qui sert la France Libre à Londres, explique dans ses Mémoires son incrédulité et celle de ses contemporains : « Les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce que je ne pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus 5.»

Mais comment accorder foi à ce qui est proprement inconcevable ? Les conditions dans lesquelles se déroule le processus de la mort visent à créer le doute et le désarroi. Le système d’extermination est un fait inédit, et, bien sûr, le terme Shoah n’est pas utilisé pendant la guerre. L’historien Walter Laqueur, dans son ouvrage Le Terrifiant Secret 6, indique qu’une information cent fois diffusée n’est pas forcément acceptée, d’autant que le chiffre des victimes reste abstrait.

La discrétion nazie, selon André Kaspi, répond à trois motivations. D’abord, les nazis cherchent à éviter que les victimes ne comprennent trop tôt le sort qui leur est réservé, afin qu’ils ne sombrent pas dans le désespoir et ne se livrent pas à des actes de résistance qui gênant pour le fonctionnement de la machine. En deuxième lieu, les nazis veulent accélérer le processus pour aboutir le plus vite possible au but ultime. Enfin, le secret leur permet de garder la possibilité de nier en cas de défaite.

Quand il s’agit de  la Solution finale, les nazis ont recours à un langage codé. Ils ne parlent jamais de camp d’extermination ni de chambre à gaz pour l’organisation du génocide, mais utilisent les expressions de « traitement spécial, d’évacuation vers l’est ».

La population allemande

Dès l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, la persécution des Juifs devient une affaire publique. Ainsi, le boycott des magasins juifs lancé le 1er avril 1933 est connu de toute la société allemande. Les lois raciales de Nuremberg, édictées en 1935, excluant les Juifs de la société allemande sont publiées et mises en pratique au vu et su de tout le monde. Le pogrom de la Nuit de Cristal, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, voit l’arrestation de 30 000 personnes, la mort de plusieurs dizaines, la destruction de centaines de lieux de culte et de synagogues.

Comment ne pas penser qu’une partie importante de la société allemande, par la suite, n’ait pas eu des informations sur ce qui se passait ? Le professeur Victor Klemperer lui-même, pourtant enfermé dans son appartement à Dresde, coupé de toute information et de tout contact avec la société allemande, mentionne Auschwitz, dans son journal, le 16 mars 1942, ajoutant qu’il se passe là-bas des choses atroces 7.

Dans sa récente étude, La Shoah par balles, Les Porteurs de mémoire, le père Desbois montre que le crime ne s’est pas déroulé sans témoins. « Au contraire, les nazis étaient tellement sûrs de leur victoire qu’ils ont tué les gens en plein jour, souvent au milieu des villages ; entourés de supplétifs ukrainiens, réquisitionnés de force pour des tâches annexes 8. »

L’historien américain Hilberg a tenté de répertorier les responsables de la Solution finale qui étaient censées savoir 9. Il y a d’abord les membres des Einsatzgruppen, soit trois mille deux cents hommes formés spécialement pour les massacres, puis parfois les soldats de la Wehrmacht. Certains d’entre eux ont livré des informations.

Certains industriels savaient eux aussi. Les détenus dans les camps travaillent pour les entreprises AEG et IG Farben. Les fabricants du gaz zyklon B ne peuvent ignorer la destination des déportés vers les lieux d’extermination. Le camp d’Auschwitz en a reçu plus de cinquante tonnes en deux ans. Les cheminots, les civils ne peuvent ignorer ce qu’ils voient. Les journalistes indiscrets, les soldats en permission apportent aussi leurs témoignages. L’administration allemande tout comme les services spécialisés du système concentrationnaire ne peuvent ignorer l’existence et l’ampleur des crimes.

L’information, quoique muselée par l’imposante censure du régime nazi, a donc circulé à l’intérieur du pays mais aussi à l’extérieur des frontières. Le secret ne pouvait être absolu, car le crime a lieu au cœur du continent européen. Tout cela ne laisse aucun doute sur la perception du massacre.

Toutefois, le rapport laissé par l’officier nazi Kurt Gerstein 10, qui constitue une source essentielle sur la réalité et l’importance des massacres, montre la difficulté de la prise de conscience  de la population allemande et de la transmission de l’information.

Gerstein, chrétien au passé antinazi, apprend en février 1941 que sa belle-sœur est morte dans un hôpital psychiatrique. Il sait que le gouvernement nazi a lancé un programme d’euthanasie qui entraîne le meurtre systématique des handicapés dans les institutions. Pour connaître la réalité des faits, il rejoint les SS.

Malgré son passé douteux, Kurt Gerstein, en juin 1941, est intégré dans l’Institut d’hygiène de la Waffen SS de Berlin. Six mois plus tard, il est nommé sous-lieutenant SS. Le 20 avril 1943, il reçoit le grade de lieutenant SS. Gerstein sera chargé de contribuer à la mise en place de la « Solution finale », en livrant de grandes quantités de zyklon B à Auschwitz et à d’autres camps. En août 1942, il inspecte le camp polonais, Belzec, un des centres d’extermination des Juifs.

Dans des confessions écrites en 1945, Gerstein décrit les différentes opérations de l’extermination : l’entrée dans le camp par train, la saisie des biens, le déshabillage des déportés et leur entassement dans la chambre à gaz. Il explique qu’il a voulu informer l’opinion internationale des horreurs grâce à ses nombreux contacts, dont le Baron Von Otter 11, diplomate suédois, le nonce apostolique de Berlin (le père Orsenigo), différents membres de l’Eglise confessante et de l’Eglise luthérienne, et des opposants au régime nazi.

Il se suicidera en détention en juillet 1945, sans que son témoignage, pourtant considéré comme fondamental, ait été pris en considération, ni par les Allemands pendant la guerre, ni par les alliés.

Que savait Vichy de la Solution finale ?

Au lendemain de la guerre, pour les bourreaux inculpés, il est courant de plaider l’ignorance. Les responsables allemands soutiendront presque tous qu’ils ne savaient pas. De même, les hommes de Vichy. Ainsi Pierre Laval : « Je savais bien que les Juifs étaient envoyés en Pologne, mais j’ai appris que c’était pour y travailler dans des conditions abominables, le plus souvent pour y souffrir et y mourir 12. » Lors de son procès, Xavier Vallat, lui aussi, affirmera qu’il ne savait pas 13.

Dès 1941, des rapports sur les exterminations massives commencent à parvenir en Europe de l’ouest. En 1942 tous les éléments sont réunis pour que les doutes soient levés 14, et diverses sources convergent : la résistance polonaise, des évadés, des témoins appartenant à l’armée italienne ou aux forces alliées, et même des agents de la Gestapo.

La BBC diffuse en français, dès le 1er juillet 1942, des informations sur le massacre de sept cent mille Juifs polonais. Le sort des Juifs arrêtés en France fait immédiatement l’objet d’articles dans la presse clandestine, dans le J’accuse du 20 octobre 1942. L’Humanité clandestine, en octobre 1942, fait état de l’expérimentation de gaz toxiques sur onze mille hommes, femmes, vieillards et enfants parmi les Juifs déportés des deux zones.

Cependant, de nombreux Français pensent qu’il s’agit de rumeurs, ou assimilent ces informations tragiques à de la propagande alliée. Le scepticisme reste considérable.

Les Juifs sont tout aussi réticents que les autres à accepter l’information. Il faut attendre l’arrivée en Palestine d’un groupe de femmes et d’enfants venant de Pologne et confirmant les rapports sur Treblinka et Sobibor pour que l’Agence juive se juge assez informée pour publier, le 23 novembre 1942, une déclaration capitale sur l’extension des massacres massifs 15. Même alors, on a de la peine à croire que ces récits ne soient pas des exagérations. Léon Blum 16 et Georges Wellers 17, tous deux déportés, ne soupçonnent pas l’ampleur du génocide.

En France, malgré la discrétion des préfets, les rafles de Juifs et de leurs familles dans les deux zones en juillet et août 1942, sont impossibles à dissimuler. Mais les autorités d’occupation demandent à leurs subordonnés de s’exprimer avec beaucoup de prudence et de dissimuler les objectifs réels des déportations. En mai 1942, l’administration militaire donne même l’ordre d’éviter l’emploi du mot « déportation ». La formule utilisée est désormais « envoi aux travaux forcés ». Danneker ordonne à son administration d’utiliser le terme de « transfert de populations », ce qui y inclut les enfants. Le cabinet Pétain lui-même s’enquiert à l’occasion auprès des Allemands du sort des déportés de marque.

Si le caractère contradictoire et incomplet des informations, en 1942, sert de justification aux dirigeants de Vichy, il faut admettre que leur adhésion à la propagande nazie leur paraît raisonnable. Le travail forcé n’est pas insolite en temps de guerre. Si les jeunes Français sont déportés en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO), quoi de plus normal que de déporter les Juifs étrangers 18 ?

L’alibi du « travail forcé » a assez de vraisemblance. De plus, l’idée d’une colonie juive où pourraient se fixer les réfugiés indésirables est à la fois familière et attrayante. L’échec du projet Madagascar a laissé beaucoup de regrets à l’administration de Vichy.

La collaboration entre Laval et Oberg est totale. Ce dernier peut déclarer le 2 septembre 1942 : « Il fut convenu que le président Laval répondrait à l’avenir à de telles situations que les Juifs de la zone non occupée livrés aux autorités d’occupation seraient transférés dans des lieux de travail situés dans le Gouvernement Général 19 », c’est-à-dire en Pologne.

Telle est la version officielle reprise par les dirigeants de Vichy. Laval adopte un alibi et s’y tient : il fait partager cette conception à la police française au moment des rafles, en utilisant la formule « parti pour une destination inconnue ».

Les renseignements des réseaux de résistants

Les réseaux résistants vont se former, s’organiser autour de deux pôles européens : Londres (dès juin 1940) et Moscou (après juin 1941). Parmi les missions fondamentales des résistants, il y a le renseignement pour favoriser les opérations des armées alliées et avertir les populations les plus menacées.

Les premières informations sur les massacres proviennent de la Résistance polonaise qui est en relation constante avec le gouvernement en exil à Londres. Les partisans et les ghettos juifs de Pologne sont en liaison avec une armée combattante polonaise à Londres. Tout ce qui concerne la Pologne converge vers la capitale anglaise, centre de la Résistance européenne.

Il faut accorder une place importante à la mission de Jan Karski (de son vrai nom Jan Kozielewski) au ghetto de Varsovie. Ce dernier est membre du Bureau d’information et de propagande de l’AK, l’Armée de l’intérieur, une composante de la Résistance polonaise nationale et anticommuniste.

Jan Karski s’est introduit plusieurs fois clandestinement dans le ghetto de Varsovie pour pouvoir témoigner 20. En octobre 1942, Il rencontre à Varsovie deux éminentes personnalités de la communauté juive, l’un est le dirigeant de l’organisation sioniste, l’autre du Bund. Le dirigeant du Bund, Léon Feiner, le charge de dire aux gouvernements polonais et alliés que les « trois millions de Juifs polonais étaient condamnés ». Jan Karski visite également clandestinement les centres d’extermination de Belzec et de Treblinka.

Il témoigne : « Je n’étais pas préparé à ce que j’ai vu, personne n’avait écrit sur une pareille réalité, je n’avais vu aucune pièce, aucun film…, je savais que des gens mouraient, mais ce n’était pour moi, que des statistiques. Ce n’était pas l’humanité, on me disait qu’ils étaient des êtres humains, mais ils ne ressemblaient pas à des être humains, ce n’était pas le monde, je n’appartenais pas à cela. C’était une sorte d’enfer, les rues étaient sales, crasseuses, et pleines de gens squelettiques, la puanteur vous suffoquait, il régnait de la tension, de la folie dans ce lieu. Des mères allaitaient leurs bébés dans la rue, alors qu’elles n’avaient pas de seins. Les dépouilles étaient déposées, nues, à même le sol, car les familles n’avaient pas les moyens de leur payer une sépulture, chaque haillon comptait dans ce lieu, tout s’échangeait, tout se vendait pour survivre, et de ce fait, les dépouilles étaient laissées sur le trottoir, en attendant d’être ramassées par un service spécial. Et, marchant à côté du responsable du Bund, qui avait changé d’allure dans sa façon de se mouvoir, le dos courbé, pour se fondre dans la masse et ne pas se faire remarquer, il m’arrivait de lui demander ce qu’il arrivait à tel ou tel juif, debout, immobile, les yeux hagards, il me répondait toujours, ils se meurent, souvenez-vous, ils se meurent, dites-leur là bas… »

Revenu en Grande-Bretagne, en novembre 1942, Karski demande une aide en faveur de la communauté juive de Pologne menacée d’extermination. En février 1943, il rencontre des membres du gouvernement britannique, dont lord Selbourne, ministre de l’économie de guerre.

En juillet 1943, il est reçu par Franklin Roosevelt, auquel il livre tous les détails connus de lui sur la Shoah. Il espère du président américain l’organisation de bombardements des camps et des lâchages de tracts pour avertir les populations.

Le sauvetage des Juifs danois

Au Danemark, la Résistance civile est le moyen privilégié de porter assistance ou de sauver les personnes pourchassées. Le fait mérite d’être souligné. Mais la détermination danoise procède-t-elle d’’une conscience de la gravité de la situation ou de la simple protestation devant une persécution ?

En août 1943, une large vague de protestation contre l’occupant, accompagné d’un mouvement de grèves qui gagne tout le pays et que le gouvernement refuse d’écraser, provoque le contrôle direct des Allemands sur le pays. Berlin envisage immédiatement l’application du programme de la Solution finale avec l’arrestation des Juifs.

Mais l’information est l’objet de fuites : trois jours avant son déclenchement prévu dans la nuit du 1er octobre, un attaché de l’ambassade d’Allemagne, Georges Duckitz, prévient les responsables de la Résistance danoise. Le projet de rafle est communiqué aux dirigeants de la communauté juive ainsi qu’à plusieurs hauts responsables du gouvernement danois.

La nouvelle circule très rapidement. Au matin du 2 octobre 1943, le commissaire du Reich, Werner Best, arrête 475 personnes, soit moins de 7% des 7 695 Juifs danois. Ils sont déportés à Theresienstadt, camp de transit plutôt que centre d’extermination. Pour sauver les Juifs cachées dans Copenhague et ses environs, on décide de les évacuer par des bateaux vers la Suède.

Dans son témoignage 21, Aage Bertelsen, à l’époque enseignant, raconte dans les détails l’engagement d’hommes et de femmes pour le sauvetage des Juifs danois. La police danoise, elle aussi, prend part à l’action en guidant les fugitifs vers la bonne direction. L’opération est un succès et donne la preuve que la solidarité pouvait vaincre la volonté exterminatrice nazie.

Les informations provenant des organisations juives

Le second canal de renseignements provient des organisations juives elles-mêmes dont le rôle principal est de collecter et de transmettre tout ce qui concerne le processus d’extermination qui se déroule à l’échelle européenne. Durant l’année 1942, à Londres et à New York, les représentants de ces organisations insistent auprès de leurs gouvernements et confirment leurs informations. Dès le mois de novembre 1942, aux États-Unis et au Royaume-Uni, les journaux publient des articles sur l’extermination des Juifs en Europe 22.

En France, depuis juin 1942, des tracts des FTP-MOI dénoncent les crimes nazis et l’extermination systématique. En août 1942, le rabbin Jacob Kaplan, au nom du Consistoire central, émet une rigoureuse condamnation contre les mauvais traitements infligés à ses coreligionnaires dans toute l’Europe.

Le 5 juillet 1942, la direction de l’Agence juive 23, dont Budapest est la plaque tournante, tient une séance extraordinaire. La Palestine est sous la menace d’une expansion allemande, cinq cent mille Juifs risquent d’y périr. L’Agence juive veut créer une unité juive combattante. Elle annonce que l’on compte déjà sept cent mille victimes juives et demande à son représentant en Suède de le confirmer.

Des signaux de détresse sont lancés d’Europe orientale vers Londres : ils émanent de mouvements clandestins polonais, juifs et non juifs. Ces appels restent sans réponse. Ainsi l’affaire du télégramme Riegner 24, qui constitue la première source d’informations des gouvernements alliés à propos de l’extermination des Juifs.

Moins d’un mois après le début des déportations systématiques d’Europe occidentale, le représentant du Congrès juif mondial en Suisse, Gerhardt Riegner, envoie, en août 1942, à Londres et à Washington, un télégramme dans lequel il informe les deux gouvernements de l’ampleur des tueries et précise qu’il n’est plus question de persécution mais d’extermination. Lui-même en a été informé par un industriel allemand les mois précédents. Si le télégramme expédié par Riegner, le 8 août 1942 est parvenu à Washington, il n’est pas remis à son destinataire final, Stephen Wise, l’un des principaux responsables de la Communauté juive aux États-Unis.

À Londres, le Foreign Office transmet le télégramme à son destinataire, mais il souligne qu’il ne peut ni confirmer ni infirmer la nouvelle. Pour Londres, il n’est pas question de publier l’information qui, pour l’instant, paraît exagérée.

Toutefois, à la fin de l’été 1942, les diplomates mènent alors leur enquête, procèdent à des regroupements d’informations et utilisent les renseignements que leur fournissent les services spécialisés.

Des rapports confirment les rumeurs. En Allemagne, dans les pays neutres, les témoignages affluent. La presse suédoise est explicite 25 sur la « guerre d’extermination » menée contre les Juifs. Le 5 octobre 1942, l’Agence télégraphique juive rompt le silence et déclare : « Les Juifs de Lodz sont empoisonnés au gaz. »

Des journaux juifs de New York, tout comme des quotidiens en hébreu en Palestine reprennent l’information. Le 25 novembre 1942, le New York Times publie un article sur les camps de Belzec, de Sobibor, et de Treblinka. Il fait allusion aux chambres à gaz et aux fours crématoires d’Auschwitz. Il cite Stephen Wise, qui estime à deux millions le nombre de Juifs déjà massacrés. Grâce à la réputation du journal, l’article reçoit sans aucun doute un retentissement international.

Le 8 décembre 1942, Stephen Wise, accompagné d’autres responsables de la communauté juive américaine, se rend auprès du Président Roosevelt, lequel reconnaît disposer des preuves « qui confirment les horreurs » dont sont victimes les Juifs.

Dans la France occupée, les premières nouvelles sur l’insurrection du ghetto de Varsovie, diffusées par la BBC, sont captées fin avril par les écoutes radio de la Résistance juive MOI à Paris. La plupart des militants, originaires de Pologne l’entendent comme une tragique confirmation de la fin du judaïsme polonais ce qui signifie aussi la disparition de leurs familles. On peut lire, dans les journaux clandestins juifs, à Paris : « Écoutez les cris de millions de nos frères suppliciés dans les camps de Pologne et dans les ghettos !… Le spectre de la défaite hante les bandits » peut-on aussi lire dans le journal Notre parole du 15 juin 1943.

En fait, la révolte du ghetto de Varsovie a accéléré le processus d’unification de la résistance des Juifs immigrés et par la suite, leur rapprochement avec le Consistoire central au sein du Conseil Représentatif Israélite de France, créé en 1944.

Le silence de la Croix-Rouge internationale ?

Entre septembre 1939 et juin 1941, des colis de nourriture sont envoyés aux gens dans le besoin, par l’intermédiaire de la Croix-Rouge allemande. Les populations juives enfermées dans les ghettos polonais, étant considérées par les nazis comme une menace pour la sécurité du Reich, n’ont pas droit à ces colis.

Quand est enclenchée la Solution finale, la Croix-Rouge n’intervient pas plus. Elle tente de continuer à envoyer des colis, mais n’émet aucune protestation officielle contre l’enfermement et la destruction des Juifs d’Europe. Elle est pourtant interpellée, en tant qu’organisation caritative non gouvernementale, par les organisations juives, notamment américaines.

Pourtant, dès l’été 1942, la Croix-Rouge (CIRC) dispose d’informations nombreuses. À la mi-septembre 1942, le CIRC rédige un texte condamnant, mais d’une façon évasive, les exactions nazies rappelant que les « civils devaient être traités humainement ».

En fait, le CIRC refuse de prendre une position officielle, et veut garder ses contacts avec les pays de l’Axe. Jean-Claude Favez 26, l’un des meilleurs spécialistes de la question, insiste sur l’inaction lâche et coupable du CIRC. Pour lui, la Croix-Rouge, grâce à son réseau de délégués, est certainement l’institution la mieux renseignée.

C’est seulement à partir de l’été 1944 que la Croix-Rouge lance un appel au maréchal Horthy, régent de Hongrie, afin que celui-ci stoppe la déportation déjà bien avancée des Juifs hongrois. Elle suit en cela les protestations déjà émises par le président américain F. D. Roosevelt et par le roi de Suède, Gustav V, lequel écrit personnellement à Horthy.

Peu de temps auparavant, la Croix-Rouge avait obtenu l’autorisation de visiter le camp de Theresienstadt (Terezin) en Bohême. C’est à la suite de l’arrivée dans ce camp de Juifs du Danemark, le 5 octobre 1943, que la Croix-Rouge de ce pays et l’antenne suédoise s’inquiètent du sort des personnes déportées. Les nazis décident donc d’accéder à leur demande de visite, sans toutefois leur montrer la réalité.

En effet, un embellissement du camp est décidé. Le colonel SS Karl Rahm, qui dirige le camp, fait déplacer plus de 7 500 Juifs afin de cacher la surpopulation, dont des centaines d’orphelins et malades que la Croix-Rouge ne pourra voir. Ainsi, le jour de la visite, neuf mois après la première demande, le 23 juin 1944, les nazis sont fin prêts et les délégués de la Croix-Rouge apprécient le travail des boulangers, les étalages de légumes frais ou encore les joyeux travailleurs. Un spectacle est même offert à la délégation. Cette dernière fait donc un rapport qui provoque les protestations des organisations juives. Dans les semaines qui suivent, les détenus de Theresienstatdt sont déportés en famille et assassinés à Auschwitz-Birkenau.

Sur le plan de l’action, la CIRC est plongée dans une totale passivité. Par prudence politique, la neutralité suisse étant en jeu, la CIRC sous l’impulsion du président Huber n’a pas joué son rôle de secours aux civils. Au contraire, elle a montré son incapacité totale à prendre en compte l’ampleur du génocide et à le dénoncer. Il semble que le CICR ait cherché à défendre les intérêts de la Suisse et souhaité préserver sa bonne entente avec la Croix-Rouge allemande qui, depuis longtemps, avait exclu les Juifs de tous les postes de respopnsabilité.

Les puissances alliées, se souciant avant tout du sort de leurs prisonniers de guerre, ne font elle-mêmes guère pression sur la Croix-Rouge pour qu’elle vienne en aide aux victimes civiles.

Le silence du pape Pie XII

Une multiplicité de faits convergents indique que le Vatican, ainsi que la haute hiérarchie catholique, disposant d’informations nombreuses et fiables grâce à son implantation dense en Europe, et surtout en Pologne catholique, savent.

L’historiographie a rendu compte du problème posé par le silence de Pie XII 27. Certes, on ne peut mettre en avant le vieux contentieux judéo-chrétien pour expliquer ce comportement, mais le Vatican observe un silence pour le moins ambigu face aux mesures et aux déportations frappant les Juifs. D’emblée, il ne cesse d’affirmer que les informations sur les massacres semblent exagérées.

Le débat sur le silence du pape s’ouvrira avec la pièce de théâtre écrite par Rolf Hochhut 28. L’auteur du Vicaire ne prétend pas faire œuvre d’historien : il entend évoquer un problème de conscience et propose une interprétation psychologiquement vraisemblable du comportement du pape. La problématique s’articule autour de trois questions : le pape a-t-il parlé ? Dans la négative, pourquoi ne l’a-t-il fait ? Devait-il parler ?

Il y a une première certitude : Pie XII n’a pas ignoré le sort des Juifs. Des informations convergentes lui parviennent, par exemple, du cardinal Innitzer, en février 1941, du nonce de Slovaquie en mars 1942. Un long mémorandum est remis au nonce à Berne, Monseigneur Bernardini, par les représentants de l’Agence juive, du Congrès juif mondial 29 et de la communauté juive de Suisse. Ce mémorandum fait état de l’exécution de « milliers de Juifs en Pologne et dans les parties de la Russie occupée par l’Allemagne ». Après des hésitations, en 1943, le pape est convaincu de la réalité de la persécution.

En second lieu, Pie XII n’a pas parlé ou quasiment pas. On ne relève, sur l’ensemble de ses déclarations publiques, que deux allusions aux procédés criminels : la première dans un message de Noël 1942 à la radio, et l’autre en juin 1943, au cours d’une allocution adressée au Sacré collège. Aucune de ces allusions ne peut tenir lieu de dénonciation solennelle. Monseigneur Orsenio, représentant du Vatican à Berlin, le 28 juillet 1942, fait également état « des plus macabres suppositions sur le sort de non aryens. »

À partir de ces faits, il faut répondre à cette question : pourquoi Pie XII qui sait n’a-t-il pas élevé la voix et dénoncé le crime à la face du monde ? Quels motifs imaginer au principe de son silence ?

Tout d’abord, il faut convenir que si Pie XII n’a pas parlé, il n’est pas resté inactif. Il a notamment tenté, par l’intermédiaire de ses nonces, ceux en poste à Berlin, à Bratislava, à Budapest, et à Bucarest, d’adoucir le sort des Juifs.

Ensuite, il faut évoquer ses sentiments pour le peuple et singulièrement pour le catholicisme allemand. Il n’a pas cru bon d’intervenir en faveur des Juifs pour éviter la persécution des catholiques allemands. Pie XII fut durant douze ans nonce à Munich, puis à Berlin, au moment où le pape Pie XI rédigea l’encyclique Mit Brenender Sorge, qui condamne les idéologies nazie et  communiste. Il a donc le souvenir de la répression anticatholique qui a suivi. Il craint aussi que la défaite allemande ne livre le continent européen à la domination de l’URSS et n’entraîne l’effondrement de la civilisation chrétienne. Le sentiment anticommuniste fut sans doute un stimulant puissant dans cette attitude passive que beaucoup lui ont reproché.

Enfin Pie XII, par sa formation de diplomate, tient avant toute chose à conserver la neutralité entre les belligérants, son action ne doit pas prêter au soupçon de particularisme pour un camp. Ainsi Pie XII ne raisonne ni n’agit d’une façon très différente de celle de la Croix-Rouge internationale.

Selon l’historien René Rémond 30, l’explication du silence de Pie XII tient en une phrase : Pie XII n’a pas perçu la spécificité du national-socialisme ni pleinement mesuré la singularité monstrueuse de l’entreprise hitlérienne.

Les prises de position des Églises

L’attitude officielle de l’Église catholique en France, jusqu’à la Libération, reste celle du « loyalisme sans inféodation » à l’égard de l’État français 31.

En France, l’Église catholique pendant la Seconde Guerre mondiale a joué un rôle de première importance dans l’histoire du régime de Vichy, tant en zone libre qu’en zone occupée. Avec l’avènement au pouvoir du maréchal Pétain, elle se retrouve dans une grande proximité avec le nouveau chef de l’État et le nouveau gouvernement et en retire quelques bénéfices.

Pour la majorité des catholiques, Pétain fait rapidement figure d’homme providentiel et vénéré. À partir d’octobre 1940, les différents évêques ne se lassent pas des évocations les plus élogieuses vis-à-vis du maréchal. L’homélie de novembre 1940 du cardinal Gerlier 32 en faveur de Pétain n’est pas un cas isolé. En octobre 1940, l’archevêque d’Aix-en-Provence, Mgr du Bois de la Villerabel, le premier, exhorte ses prêtres à se serrer, sans hésitation autour de l’illustre maréchal. Le 11 novembre, Mgr Piguet, évêque de Clermont-Ferrand, salue dans le chef de l’État une chance pour la France « dotée par la Providence de l’homme capable d’atténuer ses malheurs… » De nombreux prêtres participent aux diverses manifestations de la Légion française des combattants devenu l’organisation de masse du régime. François Valentin, l’un des principaux dirigeants de la Légion est un catholique reconnu, ancien dirigeant régional de l’Association catholique de la jeunesse française.

Mais les rafles de 1942 provoquent la réprobation de la population que relaient, notamment en zone occupée, quelques représentants de l’épiscopat. Certains, comme Monseigneur Rémond à Nice, passent à l’action en faveur des persécutés. Toutefois, au niveau de la France, ces évêques et archevêques sont loin de représenter une majorité. Les élans de soutien envers les Juifs, bien réels, relèvent d’initiatives personnelles.

Les interventions publiques de monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse et de Mgr Théas, évêque de Montauban ont un écho considérable malgré la censure qui les frappe. Leurs textes sont publiés dans la presse clandestine et des extraits sont lus sur les ondes de « Radio Londres ».

Dans une lettre adressée au grand rabbin de France, le 26 mars 1941, Marc Boegner, président du Conseil national de l’Église réformée de France, exprime sa solidarité envers les Juifs : « Notre Église, qui connut jadis toutes les souffrances de la persécution, ressent une ardente sympathie pour vos communautés dont en certains endroits la liberté du culte est déjà compromise et dont les fidèles viennent d’être si brusquement jetés dans le malheur 33. »

La Lettre de Mgr Saliège, lue le 30 août 1942, s’avère explicite sur les déportations : « Que des enfants, que des femmes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que des membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle… Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier. »

Mais si le scandale est dénoncé avec courage, c’est bien de persécution qu’il s’agit, de protestation face aux déportations, mais non de dénonciation de l’extermination. Au fond, rien ne prouve que ces chrétiens savaient.

Le sauvetage des juifs par les chrétiens

Certes, l’attitude de l’Église catholique  face à la persécution des Juifs dans l’Europe nazie soulève de nombreuses questions. Mais il convient d’insister sur la rôle joué par de nombreuses personnalités des Eglises chrétiennes dans le sauvetage des juifs.

La figure symbolique du père Jacques du collège catholique des Carmes à Fontainebleau, déporté pour avoir caché trois enfants juifs sous une fausse identité, héros du film de Louis Malle Au revoir les enfants, est évocatrice d’une certaine image du clergé séculier engagé dans le sauvetage des enfants. Nombre de religieux peu sensibles aux thèses pétainistes, ont tendu la main aux enfants. Parmi eux, le père Devaux 34, de la congrégation de Notre-Dame-de-Sion en zone occupée et les Sœurs de Notre-Dame-de-Sion en zone libre, constituèrent des réseaux importants, représentatifs de cette solidarité développée dans la tourmente entre juifs et chrétiens.

Dans le souci de venir en aide aux persécutés, l’Amitié Chrétienne permet à de nombreux enfants de survivre. Cette association, créée à la fin de l’année 1941, est une œuvre multiconfessionnelle qui réunit différentes tendances de la chrétienté. Elle rassemble des dirigeants d’organisations de jeunesses catholiques et protestantes, par la volonté de lutter contre l’antisémitisme. L’Amitié Chrétienne, pour les catholiques est animée par Germaine Ribière 35, le révérend père Chaillet 36, le maître de la Résistance spirituelle face aux nazis et l’abbé Glasberg, juif converti au catholicisme, et Jean-Marie Soutou. Les pasteurs Marc Boegner et Roland de Pury coaniment l’œuvre. Se joint à eux Madeleine Barot de la CIMADE 37.

Elle apporte également son aide aux Juifs fuyant les persécutions, par exemple à Chambon-sur-Lignon à partir de 1940. Sensible à la détresse des évacués, une théologienne d’origine alsacienne, Suzanne de Dietrich, bien connue du milieu protestant, entreprend un voyage dans ces régions du Sud-Ouest. Cette volonté de s’engager trouve son sens dans la prise de conscience qu’au déracinement des Alsaciens et des Lorrains s’ajoute la confrontation de deux religions, le catholicisme et le protestantisme.

Alors que l’Alsace et la Lorraine sont de grands berceaux du protestantisme, les départements d’accueil sont majoritairement catholiques. Les Alsaciens et les Lorrains sont alors perçus comme des étrangers et essuient bien souvent des réactions de rejet de la part des populations d’accueil.

Chambon sur Lignon est situé en zone libre à une soixantaine de kilomètres de Saint-Etienne, aux confins du Velay. Chaque villageois a accueilli en moyenne un Juif. Au Chambon-sur-Lignon, la vulgate veut ainsi que 5000 protestants aient sauvé 5000 Juifs.

L’action des Chambonnais doit beaucoup à l’influence des pasteurs Trocmé et Théis. André Trocmé est d’origine allemande. Les Trocmé arrivent au village en 1934. Ils y fondent peu de temps avant la guerre la première école secondaire du Chambon-sur- Lignon. Magda Trocmé d’origine florentine a assisté à la montée du fascisme en Italie. En 1940, le dimanche suivant la signature de l’armistice, André Trocmé prononce un discours intitulé « Les Armes de l’Esprit » qui allait être en droite ligne avec l’action menée au sein de ce village :« Le devoir des chrétiens est d’opposer à la violence exercée sur leur conscience les armes de l’esprit. Nous résisterons lorsque nos adversaires voudront exiger de nous des soumissions contraires aux ordres de l’Evangile. Nous le ferons sans crainte comme aussi sans orgueil et sans haine. » Le pasteur Trocmé fut rejoint par le pasteur Theis. Ces deux pasteurs ainsi que Roger Darcissac furent des eexemples pour la population.

L’Amitié chrétienne est présente dans les camps d’internement et à Vénissieux. En zone occupée comme en zone libre, des enfants sont placés dans des établissements animés par cette organisation œcuménique.

Et les Alliés que savaient-ils ?

Pourquoi les informations sur le génocide ne sont-elles pas toujours transmises ? Sinon, dans quelle mesure ont-elles été étouffées ? On peut distinguer deux raisons majeures pour expliquer le silence des alliés, du moins dans un premier temps.

La première vient de ceux qui écartent la possibilité d’un génocide. Pour ceux-là, toutes les guerres suscitent des atrocités, et la Grande Guerre encore proche n’en a pas manqué : il faut donc éviter de céder au bourrage de crâne. Il s’agit seulement de pogroms, un épisode fréquent dans l’histoire juive.

La deuxième réaction est différente. L’information est si énorme, si effrayante, qu’elle paraît invraisemblable. Est-ce l’incapacité des Alliés à prendre conscience du massacre à l’encontre des Juifs qui explique leur passivité ? Car les Américains, Britanniques et Soviétiques n’engagent pas contre l’Allemagne nazie la guerre psychologique qui aurait pu contribuer à venir au secours des victimes.

La question juive apparaît comme un point mineur pour des raisons stratégiques. Ce qui prime, en somme, c’est la victoire. Pour les trois Grands, le sauvetage des Juifs n’est pas une priorité.

Pour les Soviétiques, les Juifs sont des victimes parmi d’autres 38. À aucun moment, la menace spécifique qui pèse sur les populations juives dans les zones de combat et les régions occupées par les nazis n’est prise en compte. Pourtant, il est établi que le gouvernement soviétique fut vite alerté des massacres commis par les einsatzgruppen. Dans les territoires envahis par la Wehrmacht, les témoins oculaires sont nombreux et l’information circule, relayée par les partisans.

Ainsi avant même la tuerie de Babi Yar, à Kiev, les 29 et 30 septembre 1941, modèle des tueries de masse, Radio Moscou consacre le dimanche 24 août 1941, une émission « destinée aux Juifs du monde entier ».

Informé par ses services de renseignements que les Allemands massacrent d’innombrables civils dans les zones soviétiques soumises à leur joug. Winston Churchill, Premier ministre du Royaume-Uni, lance un avertissement aux nazis dans son discours à la Nation du 24 août 1941 : « Depuis les invasions mongoles au xiie siècle, on n’a jamais assisté en Europe à des pratiques d’assassinat méthodique et sans pitié à une pareille échelle. Nous sommes en présence d’un crime sans nom […]. Quand sonnera l’heure de la libération de l’Europe, l’heure sonnera aussi du châtiment. » Rappelons que les massacres ont commencé en juin 1941.

À la fin de l’année 1942, l’attention que provoque la Solution finale est inégale selon les milieux et les circonstances. Toutefois, le 17 décembre 1942, les gouvernements alliés et le Comité national français publient une déclaration commune 39 décrivant avec de nombreux détails les conditions de vie dans le « principal abattoir nazi » en Pologne, et promettent le châtiment des auteurs de ces crimes après la guerre, sans distinguer vraiment le malheur des Juifs. La déclaration reçoit un grand écho dans la presse américaine et britannique.

Le 1er janvier 1943, l’URSS se joint aux Anglo-Américains pour lancer à Moscou une proclamation qui promet des représailles contre les auteurs de crimes de guerre mais reste muette sur le sort particulier réservé aux Juifs. Roosevelt n’amende ce texte en y citant le cas des Juifs qu’en mars 1944.

Les Juifs américains commencent à agir auprès de leurs gouvernements afin que leur pays accueille de nouveaux immigrants. Ils demandent à la Grande-Bretagne d’ouvrir les portes de la Palestine.

Mais au début de l’année 1943, le ton change à Washington et à Londres. On met une sourdine à cette information, et on cherche à faire de la rétention d’informations. En mars 1943, le secrétaire d’état américain Cordell Hull, « souleva la question des soixante mille ou soixante-dix mille Juifs qui se trouvent en Bulgarie, et qui sont menacés d’anéantissement si nous n’arrivons pas à les faire sortir 40 ». La réponse du ministre des Affaires étrangères britanniques, Anthony Eden, fut décevante : elle invitait à la prudence.

En avril 1943, la conférence des Bermudes 41, pour analyser — comme naguère Évian — le problème des réfugiés. Londres et Washington échangent leurs points de vue selon lesquels il faut d’abord gagner la guerre, ne pas tenter d’évacuer des Juifs de Pologne vers la Palestine, ne pas affaiblir les moyens réservés aux transports de munitions et de troupes pour les destiner aux Juifs. C’est un échec dont on peut retenir deux faits majeurs : d’une part, les participants à la conférence refusent de traiter le problème juif comme un sujet particulier, d’autre part, ils ne veulent pas proposer l’évacuation des Juifs réfugiés dans les pays neutres.

Un témoignage poignant permet de bien cerner l’étendue du problème concernant l’abandon des Juifs. Samuel Zygelboim, représentant du Bund auprès du gouvernement polonais à Londres, se suicide le 11 mai 1943, deux semaines après la fin de la conférence des Bermudes, pour attirer l’attention du monde sur le drame qui se joue pour les Juifs de Varsovie, en laissant ce message posthume : « Le dernier acte d’une tragédie qui n’a pas d’égale dans l’histoire se déroule actuellement derrière les murs du ghetto. La responsabilité du crime d’extermination totale des populations juives en Pologne incombe en premier lieu aux fauteurs de massacre, mais elle pèse indirectement sur l’humanité entière, sur les peuples et sur les gouvernements des nations alliées qui n’ont jusqu’ici entrepris aucune action concrète pour arrêter ce crime 42. »

C’est à bon droit que l’on parle de l’abandon des Juifs, et chacun a ses raisons. Ainsi, la Grande-Bretagne exerce de lourdes responsabilités en Palestine. Puissance mandataire, elle s’est engagée dans une politique contradictoire qui cherche à louvoyer entre deux groupes nationaux opposés. Dès 1933, face à l’afflux d’immigrants juifs en Palestine, en particulier venant d’Allemagne et de Pologne, le nationalisme arabe est exacerbé.

Le gouvernement britannique publie, en 1939, un Livre Blanc 43 qui fixe à soixante-quinze mille seulement le nombre de Juifs qui pourraient immigrer dans les cinq années suivantes. Cette sanction est prise pour rassurer les Arabes inquiets de cet afflux.

Si les Alliés parvenaient à sauver de l’enfer nazi des centaines de milliers de Juifs, que se passerait-il ? Les laisserait-on entrer en Palestine ? Courrait-on le risque de provoquer un nouvel accès de colère des Arabes, déjà sensibles aux slogans antibritanniques de la propagande allemande ? Ne vaut-il pas mieux fermer les yeux sur le drame de l’Europe plutôt que de provoquer une menace sur l’Empire ?

Quant aux autorités américaines, elles expriment des sentiments contradictoires. Elles ne restent pas insensibles à la sauvagerie des nazis, mais elles maintiennent les lois de quotas qui limitent très strictement l’immigration. Il n’est pas question de laisser entrer un plus grand nombre de réfugiés.

Les Juifs américains, le président américain et une bonne partie de la presse tentent néanmoins de bousculer l’administration. C’est Henry Morgenthau, secrétaire au Trésor, qui provoque ce changement. Le 7 janvier, le président américain est désormais convaincu de la culpabilité des Alliés vis-à-vis des Juifs. Un bureau des réfugiés de guerre, War Refugees Board ou WRB, est créé pour s’opposer aux « plans nazis visant à l’extermination des Juifs ». Roosevelt autorise l’engagement de certaines tractations avec les nazis, en Hongrie. À partir du 8 juillet 1944, le diplomate suédois, Raoul Wallenberg, distribue un grand nombre de passeports aux Juifs hongrois.

Grâce à des fonds collectés, des Juifs ont pu être sauvés à Budapest. Mais pour l’historien américain Wyman, auteur de L’Abandon des Juifs 44, c’est « trop peu et trop tard ». D’autant que les camps d’extermination, repérés et photographiés par des avions de reconnaissance, continuent de fonctionner.

Pourtant, ces camps ne sont pas bombardés : les Alliés refusent le bombardement des lignes de chemin de fer. N’aurait-il  pas pourtant causé un retard décisif pour les opérations de déportations ? Et les États-Unis refusent le marchandage que propose Himmler 45. En effet, en mai 1944, ce dernier, par l’intermédiaire d’Eichmann, veut échanger un million de Juifs contre dix mille camions, du café, du thé, du cacao. Joël Brand est chargé de transmettre aux gouvernements alliés. Il s’entend répondre par Lord Moyne, délégué anglais en Égypte : « Qu’est-ce que je ferais d’un million de Juifs, où les mettrais-je ? »

Ainsi Wyman 46 explique par des motifs d’ordre essentiellement intérieur la politique américaine à l’égard des réfugiés et de l’immigration, laquelle — en dépit de l’effort de guerre — a pu susciter un profond sentiment d’abandon.

Joël Guedj

 

 

NOTES

 

  1. AMAURY Jean, Par-delà le crime et le châtiment, Actes Sud, Arles, 1995.
  2. KASPI André, Les Juifs de France pendant l’occupation, Le Seuil, Paris, 1991.
  3. Zygelboïm Samuel, un des leaders du Bund en exil à Londres, se suicide le 11 mai 1943 pour alerter l’opinion internantionale sur le drame qui se déroule en Europe.
  4. Hillberg Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, op. cit.
  5. Raymond Aron, Mémoires, Robert Laffont, 1983.
  6. Walter Laqueur, Le Terrifiant Secret
  7. Victor Klemperer.

Le 9 octobre 1942, Anne Franck note dans son Journal à propos des déportés qui partent de Westerbock : « Nous n’ignorons pas que ces pauvres gens seront massacrés. la radio anglaise parle de chambres à gaz. »

  1. Père Desbois, La Shoah par balles, Les Porteurs de mémoire, op. cit.
  2. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, op. cit.
  3. Kurt Gerstein
  4. Le 20 août 1942, le baron Göran von Otter, diplomate suédois alors en poste à Berlin, monta dans le train qui devait l’emmener à Varsovie. Le destin voulut qu’il se retrouve à partager un compartiment avec l’officier SS Kurt Gerstein, chargé de veiller à l’amélioration de « l’efficacité » des chambres à gaz, grâce à l’utilisation d’un gaz à haut pouvoir toxique, le Zyklon B. Bouleversé par ce qu’il venait de voir à Belzec — où plusieurs centaines de juifs avaient été gazés la veille — et désireux de soulager sa conscience, Gerstein révéla au diplomate l’inimaginable : cet implacable processus de la « solution finale » qui allait conduire à l’extermination de six millions de juif. Göran von Otter, supplié par l’officier nazi de rapporter aux autorités suédoises l’abomination qu’il venait, horrifié, de découvrir, rédigea un rapport qui ne fut jamais transmis aux alliés. Cette rencontre essentielle, et le silence des responsables politiques qui s’ensuivit, devaient le hanter jusqu’à la fin de ses jours.
  5. Laval parle… Notes et Mémoires rédigées à Fresnes d’août à octobre 1945
  6. Xavier Vallat
  7. Les doutes ne sont pas levés, même devant les preuves , car les faits sont « incroyables ».
  8. Rapport de l’Agence juive
  9. Léon Blum fut déporté, en mars 1943, à Buchenwald. Durant sa détention, il écrivit un ouvrage de réflexions qu’il publia après la guerre sous le titre À l’échelle humaine. Son frère René mourut à Auschwitz.
  10. Wellers Georges (1905-1991) historien et chimiste français, connu pour son engagement contre le négationnisme. En 1941 il fut déporté à Auschwitz puis à Buchenwald. Après la guerre, il sera chercheur du CNRS, président de l’Association pour la Fondation Mémoire d’Auschwitz, responsable scientifique du Centre de documentation juive contemporaine, directeur de la revue Le Monde Juif, président de la Commission historique du Mémorial du Martyr Juif Inconnu. Il est le seul témoin français appelé à déposer au procès Eichmann à Jérusalem.
  11. Cet argument sera utilisé par Papon lors de son procès.
  12. Collaboration Laval Oberg
  13. Karski Jan, Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un secret d’État, Paris, Éditions Self, 1948. Seconde édition française, annotée par Céline Gervais-francelle et Jean-Louis Panné, préface Jean-Louis Panné, « Tombeau pour Jan Karski, Éditions Point de Mire, 2004
  14. Aage Bertelsen.
  15. 25 juin 1942 et les jours suivants, le Daily Telegraph de Londres publie une série d’articles accablants. Le premier révèle : « Plus de 700 000 Juifs polonais ont été exterminés par les Allemands dans le plus grand massacre de tous les temps ». Ces informations sont reprises par le New York Times et suscitent des manifestations de protestation à New York
  16. Organisation sioniste créée en 1922 dont le rôle est de traiter avec l’autorité mandataire (le Royaume-Uni), des questions touchant l’application de la Déclaration Balfour. Dans les années 30, c’est un organe politique de première importance, au sein duquel les futurs dirigeants de l’État juif reçoivent une formation.
  17. Affaire télégramme Riegner
  18. La politique de la Suède durant la Seconde Guerre mondiale fut de rester neutre. Mais cette neutralité implique une certaine coopération économique et financière avec l’Allemagne.
  19. Favez Jean-Claude, Une mission impossible ? Le Comité international de la Croix-Rouge, les déportations et les camps de concentration nazis, Payot, Paris, 1988.
  20. Référence sur le silence du Vatican. Un mot à propos des archives.
  21. Cette pièce s’inscrit dans le cadre de la querelle entre historiens allemands qui opposent les thèses intentionnalistes aux fonctionnalistes.
  22. Le Congrès juif mondial (en anglais World Jewish Congress) est une fédération internationale de communautés et d’organisations juives, fondée en 1936 à Genève (Suisse), et dont le siège mondial est à New York (États-Unis). Le but est de défendre la vie et la sécurité des communautés juives dans le monde.
  23. René Rémond
  24. Catholiques et Vichy
  25. Cardinal Gerlier
  26. Marc Boegner (1881-1970), pasteur et théologien protestant, est d’abord membre du Conseil national instauré par Vichy, mais il œuvre activement, tant de façon ouverte que clandestinement, pour essayer d’améliorer le sort des Juifs. Réservé sur la violence et la lutte armée, il laisse cependant ses fidèles choisir en conscience d’aller ou non au maquis.

Le 20 août 1942, il écrit au Maréchal Pétain une lettre qui connaît très large diffusion grâce à la presse et à la radio internationales. Elle présente un caractère tout nouveau par rapport à ses précédentes interventions, en ce sens qu’elle porte sur les opérations de livraison à l’Allemagne de juif étrangers, déjà internés dans les camps : « La vérité est que viennent d’être livrés à l’Allemagne des hommes et des femmes réfugiés en France pour des motifs politiques et religieux, dont plusieurs savent d’avance le sort terrible qui les attend […] Je suis obligé d’ajouter, Monsieur le Maréchal, que la livraison de ces malheureux étrangers s’est effectuée, en maints endroits, dans des conditions d’inhumanité qui ont révolté les consciences les plus endurcies et arraché des larmes aux témoins de ces mesures ». Après guerre, il continue son combat pour l’unité en participant au mouvement œcuménique. Il est aussi observateur au concile Vatican II. Son action en faveur des Juifs durant la guerre fait qu’il est désigné Juste parmi les nations en 1988.

  1. Devaux Théomir (1885-1967) a mené una action constante de suvetage des enfants juifs durant la seconde guerre mondiale. En 1995 il a reçu à titre posthume le titre de Juste des nations.
  2. Ribière Germaine Germaine Ribière (1917-1999), catholique française, est membre de la Résistance. Elle sauva de nombreux juifs durant la Seconde Guerre mondiale, et fut reconnue comme Juste parmi les nations en 1967.
  3. Ce prêtre jésuite fût aussi agent de renseignements, puis chef dans la Résistance française. Son action fut surtout tournée vers l’aide aux Juifs. Il fut notamment président du Comité des œuvres sociales de la Résistance (COSOR), puis créa Les Cahiers du témoignage chrétien.
  4. La Cimade (Comité Inter Mouvements Auprès Des Évacués) futcréée, en septembre 1939, pour faciliter l’installation des populations alsacienne et lorraine qui avaient été évacuées vers le Sud de la France à cause de l’entrée en guerre contre l’Allemagne et de la proximité de la ligne Maginot sur la frontière.
  5. Il convient de rappeler l’antisémitisme stalinien, virulent dès les années 30, en dépit de la position officielle de l’Union soviétique.
  6. Déclaration commune des Alliés
  7. Cordell Hull
  8. Cette conférence anglo-américaine concernant les réfugiés, se déroulant aux Bermudes en avril 1943. Elle marque une étape dans la prise de conscience des alliés vis-à-vis de la question de la persécution des Juifs.
  9. Samuel Zygelboim, op. cit.
  10. Il s’agit du troisième Livre Blanc édicté par la puissance mandataire britannique depuis 1922.
  11. Wyman, L’Abandon des Juifs
  12. Tractation Himmler
  13. Wyman, op. cit.

 

 

 

1 Comment

  1. Excellent article, très bien documenté. Un témoignage personnel, montrant qu’en France certains savaient, certes, mais que la masse des gens ne savaient pas : mon père, qui avait pourtant combattu l’occupant nazi dans un maquis des FFI, m’a dit sa stupeur incrédule lorsqu’il a vu les premières images des camps à la libération. Autrement dit : il combattait les nazis, mais il ne savait absolument pas jusqu’où ceux-ci étaient allés dans l’horreur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *