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Refaire sa vie, est-ce un défi impossible ?

Bonnes résolutions et nouveaux départs : effort, vœu pieux ou projet de bonne volonté ? Le penseur François Jullien apporte des réponses dans son nouvel essai.

e signifie « exister » et comment déployer aujourd’hui, dans notre société si fluide et si rapide, une pensée du « vivre » ? Pour le philosophe et sinologue François Jullien, vivre est un verbe qui reste véritablement moderne et qui constitue peut-être encore un terme décisif autour duquel tout tourne.

En chaque début d’année, en effet, tout le monde aime croire au Nouvel an, à la possibilité d’un nouveau départ. L’expression est tentante, la bonne résolution qui pourrait d’un coup tout relancer. C’est « aujourd’hui que je change », qui ne l’a jamais dit ?

Effort, vœu pieux ou projet de bonne volonté ? Pour ne plus répéter sa vie, mais la reprendre, pour réformer son être et commencer enfin d’exister effectivement, le penseur François Jullien propose, dans son nouvel essai Une seconde vie, d’affronter philosophiquement le monde pour y chercher une issue inventive et audacieuse. Il développe, ici, le concept de seconde vie. Mais que veut dire seconde vie ?

Depuis une trentaine d’années, François Jullien, philosophe et sinologue né en 1951, travaille entre la pensée chinoise et la philosophie européenne.

Depuis La Valeur allusive (1985) jusqu’à De l’Être au vivre : lexique euro-chinois de la pensée (2016), l’ancien lecteur de l’université de Pékin, actuel titulaire de la Chaire sur l’Altérité à la Maison des Sciences de l’homme à Paris, explore d’autres intelligibilités que celles de l’Occident et remonte aux partis pris de la raison européenne.

Aujourd’hui, dans Une seconde vie, qui fait suite à De l’Être au vivre et Vivre en existant, François Jullien relit les classiques de la pensée chinoise, les fondateurs du taoïsme comme Laozi ou Zhuangzi, et les fait dialoguer avec les écrivains et penseurs européens, d’Héraclite à Proust, de Montaigne à Nietzsche.

Il relance la dynamique de la différence : comment le vivre, insaisissable entre deux termes rivaux, être et exister, nous fait-il entrer dans la singularité éthique ? « Tel m’apparaît le propre du vivre : dé-coïncider », précise Jullien, « vivre, en soi, est dé-coïncidant – c’est même là le seul en-soi du vivre. »

Jullien vise à cartographier un chemin ou un processus éthique, comme autant de traces d’une transformation silencieuse des êtres. Une invitation à la déprise, à l’ouverture, à la fluidité. C’est que nous n’avons pas de vie de rechange ou de remplacement, disait déjà le sage orateur attique Antiphon. La vie n’est pas une partie de dés qu’on peut recommencer.

Alors, que faire ? La seconde vie, que propose Jullien, procède de l’immanence de la vie. Peu à peu, au sein de notre existence, une décision sourdement a mûri, s’est étoffée, s’est confortée. Il s’agit de réengager sa vie, explique-t-il.

Discrètement, notre vie se repense, se relance, élague dans ses projets et ses visées, dégage de nouveaux possibles, jusqu’à ce qu’on puisse, un jour, à partir de ces torsions secrètes, acquérir suffisamment de recul pour commencer de réenvisager globalement sa vie et la réorienter.

Ce que Jullien appelle lucidité : « Dans la pâte épaisse de la vie, transparaissent alors des cohérences que, auparavant, on n’apercevait pas. » Oui, à même la vie, dans sa trame, son épaisseur et son déroulement singulier, peut apparaître de l’intérieur une « seconde » vie, une autre scène intime. Un fléchissement s’opère et nous dévie, peu à peu, de ce qui apparaît alors rétrospectivement, par le recul pris, comme une « première » vie.

François Jullien, Une seconde vie, Grasset, 18 janvier 2017, 198 pages.

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